Le nettoyage en profondeur
Une maison qui rouvre après des mois ne se lave pas d’abord. Il faut aérer, sortir le tapis de la pièce, et le laisser reprendre son souffle avant qu’on y touche. l'odeur se dissipe ainsi en quelques heures, ce qui n’est pas le cas de ce qui reste coincé dans la laine. Le dépoussiérage à sec vient ensuite, par passages parallèles au poil. Le battage fait remonter les aiguilles et la mousse qui s’étaient logées au fond du nouage. Un test de teinture précède le détachage, car une teinture ancienne migre dès qu’on l’humidifie. Le rinçage à l'eau claire vient ensuite s’il reste de la trace. La scène la plus fréquente reste celle du tapis retrouvé après une fermeture de plusieurs mois: une odeur de local au moment d’ouvrir, un tapis gris sur le dessus, et des franges soudées entre elles. Nous laissons l'odeur partir avant de laver, sinon elle revient dans la laine. Votre tapis ressort propre, comme neuf — dans la limite de ce que la matière permet.
Les tapis de luxe et les pièces anciennes
Un fragment de soie trouvé dans une villa n’est pas un tapis, c’est une pièce de métier coupée, parfois sans trame. Le nouage y est plus serré, et les bords montrent où le métier s’est arrêté. La soie ne supporte ni l'eau abondante ni le frottement: elle casse net et se déforme dès qu’on la force. Nous la nettoyons par touches, après un test de solidité sur la face intérieure, et nous ne pratiquons aucun rinçage sur la soie pure. Le dos de la pièce passe au même examen que la face visible, car c’est lui qui tient la forme. Une restauration de tapis consiste alors moins à laver qu’à stabiliser les couleurs et à recoudre ce qui est décousu. Dans une villa, ces fragments dorment souvent sous un tapis plus récent, et c’est le plus vieux des deux qui impose son rythme. Le village est bâti en hauteur, les murs sont épais, les fenêtres se ferment pour la saison froide: c’est le climat d’un village de montagne kabyle, où la laine se file épaisse pour tenir l’hiver. Lignes brisées, chevrons, losanges imbriqués: ces pièces ne demandent qu’un bain doux.
Dégât des eaux et tapis sinistré
Sur un village perché, l'eau n’y arrive pas toujours par le haut. Elle ruisselle le long des murs, s’infiltre dans la pente, et cherche la maison par en dessous. Un mur froid la conduit ensuite lentement à travers la trame, jour après jour, sans bruit. Le tapis ne paraît pas mouillé: il se gorge par le bas, et l’auréole ne vient qu’après. Le signe est un poids qui a changé, un toucher froid au centre, une odeur de terre qui revient après l'aération. À l’orage, c’est plus brutal. l'eau entre par une ouverture mal fermée et coule vers le tapis sans qu’on la voie passer. Nous examinons d’abord la face inférieure, puis la trame. Un tapis détrempé ne se secoue jamais. Nous retirons ce qui le couvre, nous rinçons à l'eau claire, et laissons le séchage à plat, ventilé, à l'ombre, faire son travail. La terre de la pente, si elle est entrée dans le poil, retient l'eau et repart mal.
La rénovation structurelle
Les tapis de ces maisons vieillissent seuls. Un tapis resté en place pendant des mois se comprime sous son propre poids, la chaîne se détend par place, et le bord se désaligne sans qu’on le remarque. Les lisières, elles, prennent tout: la poussière de la pente s’incruste dans le fil, et la première traction les ouvre. Sous la trame, le code de trame indique le sens du tissage; chaque lisière se refait donc dans le sens où elle a été nouée, en employant les fils que le tapis contient déjà. Les franges suivent, et chacune reprend la longueur qu’elle avait avant. Une chaîne qui a lâché se retend sur le métier, avant qu’on touche au reste. Si la trame est saine, un recoutis suffit. Quand la chaîne est pourrie, en revanche, la restauration de tapis se fait en plusieurs étapes, et nous les énonçons avant de commencer. Une lisière ne se recoud pas à l’aveugle: matière et couleur se choisissent sur la pièce, à la lumière franche, pour que rien ne trahisse la reprise, et chaque point reproduit la technique d’origine, qu’il s’agisse d’un nouage classique ou d’un tissage à plat. Côté franges, un point d’arrêt planté dans la zone encore ferme arrête l’effilochage, tandis qu’un tressage terminal referme la chaîne en bordure; disparues, les fibres reviennent une à une.
L’enlèvement et la remise en place
La montée compte autant que la taille du tapis. Dans une maison à plusieurs niveaux, l'escalier est souvent raide, et le palier d’angle ne laisse pas tourner une pièce large. Nous mesurons chaque volée, chaque ouverture, chaque angle droit, avant de choisir entre le transport à plat, un pliage court et un enroulement. Un tapis de laine ancien se plie mal, la chaîne ayant perdu de sa souplesse: nous privilégions alors l’enroulement, qui ne marque pas le nouage. Un tapis d’entrée étroit ne pose aucun problème et passe partout. Les maisons s’étagent sur la pente, et le trajet se fait souvent par l'extérieur, ce qui allonge la manipulation. Le tapis part emballé vers l'atelier, puis revient à l’emplacement d’origine une fois le séchage bien terminé.
L’entretien après intervention
Avant de fermer une maison pour plusieurs mois, le tapis mérite un dernier soin. Un dépoussiérage à sec le déleste des aiguilles et de la mousse, un rinçage à l'eau claire s’il reste des taches, et un séchage à plat complet. Ensuite, on le laisse à plat, jamais roulé ni plié, dans une pièce ouverte si possible, et on l’aère à chaque passage, même bref. Les produits d’entretien domestiques agressifs sont à éviter, car ils laissent un film qui attire la poussière du sous-bois. N’utilisez pas d’aspirateur à vapeur: sa chaleur fixe ce qui reste dans la laine. Un tapis qui sort d’une longue fermeture revient souvent avec une odeur de sous-bois qu’aucun détachant courant ne retire entièrement. Un tapis qui respire pendant les absences conserve sa souplesse, et c’est tout ce qu’on lui demande.