Le nettoyage en profondeur
Le nettoyage en profondeur commence par un regard sur les chaussures plutôt que sur la pièce. Chaque soir, les semelles rapportent du bassin et du chemin un sable si fin qu’il passe inaperçu, et quelques particules claires qui se logent entre les croisements de la trame. Nous commençons donc en dehors, par un dépoussiérage à sec complet, avant même d’estimer la surface à traiter. Le battage fait tomber ce que l’aspiration laisse, et un second passage enlève ce que le premier a soulevé. Le test de teinture précède toute humectation, toujours sur une zone que personne ne regarde. Le détachage suit, produit par produit, en travaillant par bandes parallèles plutôt qu’en surface entière. Le rinçage à l’eau claire conclut le lavage de tapis, puis le séchage à plat, à l’ombre, parce qu’une baie éclairée par le soleil de l’après-midi suffit à durcir une surface humide. Votre tapis ressort propre, comme neuf — dans la limite de ce que la matière permet.
Les tapis de luxe et les pièces anciennes
La pièce rare d’Istres est le tapis d’Orient hérité, posé sous une grande baie et resté là des années. La lumière rasante y joue le rôle d’un révélateur: ce qui a beaucoup reçu de lumière s’est délavé, et la différence se voit sur toute la largeur de la pièce. Nous examinons alors la face inférieure, lisons le nouage, comptons les nœuds au centimètre, et décodons la trame pour dater le métier à tisser. Les pigments naturels se sont assombris sans que le dessin disparaisse. Un tapis en soie, souvent encadré dans le même séjour, réagit tout autrement: elle change d’aspect selon le jour, se froisse au moindre contact et ne supporte ni l’eau ni un frottage appuyé. Elle se dépoussière, se détache avec parcimonie, accepte de garder sa patine. Le tapis berbère encaisse la lumière d’une baie sans broncher: les Beni Ouarain, presque monochromes, tiennent un salon de cette taille, les Azilal une géométrie franche, les Boucherouite un grain irrégulier. Le kabyle, sobre de lignes brisées et de losanges imbriqués, se trouve dans les foyers d’Istres, apporté d’Algérie avec la famille, où il couvre la pièce centrale. Le kilim, lui, exige une eau mesurée, et un tapis en laine encaisse mieux le rinçage que la soie.
Dégât des eaux et tapis sinistré
Un orage méditerranéen peut entrer par une baie restée ouverte pendant l’orage, et l’eau atteint le tapis par son bord. Sur une pièce aussi large, elle s’étend de travers, dans la trame, au lieu de filer vers une évacuation. Le signe apparaît le lendemain: une auréole plus claire qui suit la ligne des lames, un tapis qui pèse le double, une odeur de pièce humide. Nous ne lavons pas cette pièce sur place, car elle n’est ni assez souple pour être repliée sans casse ni assez légère pour sortir entière. Elle part à l’atelier, où nous retirons l’eau libre, identifions la fibre, contrôlons ce qui se trouve dessous et détachons secteur par secteur, sans frotter. Le séchage à plat se conduit à l’abri du soleil, ventilé, jusqu’à ce que la face inférieure soit revenue à la température du séjour. Restent les irisations revenues et la vérification des couleurs, car un pigment naturel qui a migré ne revient jamais en place.
La rénovation structurelle
Un tapis d’Orient de cette dimension est presque toujours composé de plusieurs largeurs, et le raccord entre elles est la première blessure. Le fil de couture rompt sous la tension, une ligne plus claire traverse alors le motif de part en part. S’y ajoutent les lisières décollées et les franges devenues filandreuses, surtout sur le bord le plus exposé à la lumière. Nous lisons le code de trame d’un fragment intact, puis nous remplaçons la couture avec un fil tiré de la même matière. Les lisières sont reprises bord à bord, et les franges renouées une à une dans le sens du fil du métier d’origine. Le kilim se comporte autrement: sans poil, il est tissé à plat, et le retissage se fait au fil, sans nœud apparent là où la pièce est noue. Un point d’arrêt refait avant que les croisements ne cèdent; une zone usée se comble de laine neuve, au compte de nœuds du reste. Jamais une pièce n’est raccourcie pour lisser une usure. Quand la chaîne s’est distendue sous l’effet de l’humidité, la reprise porte sur l’armature elle-même, et il s’agit alors de restauration de tapis. Une réparation de tapis, elle, suffit à traiter une lisière et ses franges sans toucher au motif.
L’enlèvement et la remise en place
Le premier calcul porte sur le poids, parce qu’un tapis de cette taille ne se déplace pas à une seule personne. Nous venons donc à plusieurs, et nous mesurons les portes, les ouvertures et la place disponible une fois le sol dégagé avant de lever la pièce. Un tapis d’Orient ne se replie pas comme une nappe, car son relief garde la mémoire du pli jusque dans les fibres. Nous le roulons sur un tube large quand le dos le permet, ou nous le plions court, par bandes successives, lorsque l’armature est saine. Il part en camion bâché, à l’abri des projections, et le travail se fait en atelier. Au retour, la pièce rejoint l’endroit où elle dormait, posée dans la trame qu’elle avait en arrivant, une fois le séchage terminé.
L’entretien après intervention
Un salon vitré n’a pas besoin d’aération, il en a besoin au bon moment. On ouvre tôt le matin et en fin de journée, quand l’air est frais, plutôt qu’en pleine journée où la baie renvoie la chaleur. Chaque semaine, l’aspirateur travaille le poil du bord le plus proche de la baie vers le fond de la pièce, et toujours à sec. Une fois par mois, le dépoussiérage à sec complet vient retirer la couche de particules blanches qui n’est jamais repartie. Le tapis d’entrée garde la fonction qui lui revient, celle d’arrêter ce que les chaussures apportent. Et l’aspirateur à vapeur reste écarté, car la chaleur fixe les grains dans le poil. Un tapis propre sous une baie le reste plus longtemps si on le tourne de temps en temps. L’entretien de tapis se joue sur ce rythme, et le tapis du salon se traite à part du tapis d’entrée.